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Face
à face ou côte à côte ?
La
relation pédagogique est-elle indifférente à la position
corporelle ? Socrate courait dans la rue derrière ses concitoyens
pour les convaincre quils pouvaient penser mieux quils ne le
croyaient. Plus tard, le temps des professeurs de rhétorique et des
philosophes verra sinstaurer la merveilleuse péripatétique,
qui consiste à marcher ensemble pour débattre et transmettre.
Les jambes, disait Poincaré (le mathématicien), sont le moteur
de lesprit. Plus tard, lorsque lidéal démocratique
ne sera plus quun fantôme, et le savoir aussi incertain dans
son fond que dogmatique dans la forme, souvrira le temps des grands
amphithéâtres scolastiques de la Sorbonne. Cet étrange
face à face où lun doté du savoir domine la multitude
universelle correspondra malgré tout à lémergence
de lindividu libre de sapproprier à sa façon les
connaissances qui le transformeront en citoyen.
Le face à face pédagogique sinstallera finalement dans
des salles plus petites où, nayant plus besoin de parler si
fort, le professeur peut mieux se faire entendre. Seule exception, pendant
longtemps, à ce dispositif frontal, les classes de sciences où
lélève, manipulations et expériences obligent,
souvent émerveillé sans savoir pourquoi, retrouve des situations
corporelles proches de lécole maternelle et du côte à
côte avec linstituteur géant.
Bref, le face à face, malgré cette exception notable, était
devenu le vecteur privilégié de la connaissance, comme de
la morale, où regarder lautre bien en face est signe de vertu.
Les Nouvelles technologies de linformation sont en train de bousculer
ce paysage en inaugurant une forme de côte à côte où
lenseignant, nous dit-on, quitterait sa chaire souveraine (il ny
a que des bureaucrates pour simaginer quelle peut être
ainsi) pour devenir lauxiliaire, lassistant de lélève.
Cest normal puisque le savoir (Socrate disait déjà de
lécriture quelle était illusion et trahison du
savoir) est désormais niché dans les machines, les réseaux,
tout au fond de la Toile. Voilà bien un exemple majeur de confusion:
parce que nous disposerions dinformations à foison, nous aurions
désormais plus de connaissance. Par dessus lépaule des
professeurs, les marchands de machines font à nos élèves
une triple promesse alléchante : dabord vous apprendrez désormais
sans effort, ensuite vous naurez plus besoin daller à
lécole, et enfin vos professeurs seront à votre service.
Bref la vie comme un grand jeu vidéo dans le fond dune chambre
cocon, où personne ne vient vous embêter. Nul doute quavec
de telles propositions démagogiques, lélection des Nouvelles
technologies ne soit assurée. Tout cela dailleurs nest
quune étape qui, du face à face dans la classe, en passant
par le côte à côte devant lordinateur, risque de
nous conduire rapidement au seul à seul. Chacun chez soi, le marché
pour tous ! Tel est le dernier impératif catégorique à
la mode auquel lÉcole, comme le reste, est sommée de
se rendre.
Entendons-nous, la question nest pas loutil technologique, mais
plutôt les conditions rationnelles de son usage pédagogique,
qui sont masquées aujourdhui par le discours séducteur
à la mode, en forme de cheval de Troie. Il est temps de valoriser
la réflexion de tous ceux qui veulent faire du côte à
côte un élément du face à face sans tomber dans
le piège de vouloir substituer lun à lautre. À
cette condition peut-être pourrons nous rêver un jour de marcher
de nouveau du même pas que nos élèves.
Philippe Breton
Auteur notamment de
lUtopie de la communication,
Éditions La Découverte, Paris, 1997
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