Version électronique
N° 38 - Juin 2000
LE JOURNAL DES TECHNOLOGIES DE L'INFORMATION ET DE LA COMMUNICATION

Propos
Face à face ou côte à côte ?

Philippe Breton
Chercheur au CNRS
phbreton@club-internet.fr

La relation pédagogique est-elle indifférente à la position corporelle ? Socrate courait dans la rue derrière ses concitoyens pour les convaincre qu’ils pouvaient penser mieux qu’ils ne le croyaient. Plus tard, le temps des professeurs de rhétorique et des philosophes verra s’instaurer la merveilleuse péripatétique, qui consiste à marcher ensemble pour débattre et transmettre. Les jambes, disait Poincaré (le mathématicien), sont le moteur de l’esprit. Plus tard, lorsque l’idéal démocratique ne sera plus qu’un fantôme, et le savoir aussi incertain dans son fond que dogmatique dans la forme, s’ouvrira le temps des grands amphithéâtres scolastiques de la Sorbonne. Cet étrange face à face où l’un doté du savoir domine la multitude universelle correspondra malgré tout à l’émergence de l’individu libre de s’approprier à sa façon les connaissances qui le transformeront en citoyen.
Le face à face pédagogique s’installera finalement dans des salles plus petites où, n’ayant plus besoin de parler si fort, le professeur peut mieux se faire entendre. Seule exception, pendant longtemps, à ce dispositif frontal, les classes de sciences où l’élève, manipulations et expériences obligent, souvent émerveillé sans savoir pourquoi, retrouve des situations corporelles proches de l’école maternelle et du côte à côte avec l’instituteur géant.
Bref, le face à face, malgré cette exception notable, était devenu le vecteur privilégié de la connaissance, comme de la morale, où regarder l’autre bien en face est signe de vertu. Les Nouvelles technologies de l’information sont en train de bousculer ce paysage en inaugurant une forme de côte à côte où l’enseignant, nous dit-on, quitterait sa chaire souveraine (il n’y a que des bureaucrates pour s’imaginer qu’elle peut être ainsi) pour devenir l’auxiliaire, l’assistant de l’élève. C’est normal puisque le savoir (Socrate disait déjà de l’écriture qu’elle était illusion et trahison du savoir) est désormais niché dans les machines, les réseaux, tout au fond de la Toile. Voilà bien un exemple majeur de confusion: parce que nous disposerions d’informations à foison, nous aurions désormais plus de connaissance. Par dessus l’épaule des professeurs, les marchands de machines font à nos élèves une triple promesse alléchante : d’abord vous apprendrez désormais sans effort, ensuite vous n’aurez plus besoin d’aller à l’école, et enfin vos professeurs seront à votre service. Bref la vie comme un grand jeu vidéo dans le fond d’une chambre cocon, où personne ne vient vous embêter. Nul doute qu’avec de telles propositions démagogiques, l’élection des Nouvelles technologies ne soit assurée. Tout cela d’ailleurs n’est qu’une étape qui, du face à face dans la classe, en passant par le côte à côte devant l’ordinateur, risque de nous conduire rapidement au seul à seul. Chacun chez soi, le marché pour tous ! Tel est le dernier impératif catégorique à la mode auquel l’École, comme le reste, est sommée de se rendre.
Entendons-nous, la question n’est pas l’outil technologique, mais plutôt les conditions rationnelles de son usage pédagogique, qui sont masquées aujourd’hui par le discours séducteur à la mode, en forme de cheval de Troie. Il est temps de valoriser la réflexion de tous ceux qui veulent faire du côte à côte un élément du face à face sans tomber dans le piège de vouloir substituer l’un à l’autre. À cette condition peut-être pourrons nous rêver un jour de marcher de nouveau du même pas que nos élèves.

Philippe Breton
Auteur notamment de
l’Utopie de la communication,
Éditions La Découverte, Paris, 1997


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